Enquête sur la mort du Soldat "ROGERS" du 217e Régiment d'Artillerie

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Notre enquête se base sur une expertise exhaustive du dossier coté AC 21P 132828, émanant du Ministère des Anciens Combattants et relatif à un soldat identifié sous le patronyme de « ROGERS » (ou ROGER), appartenant probablement à la 14e Batterie du 217e Régiment d’Artillerie (217e R.A.), signalé comme « Mort pour la France » le 10 mai 1940 dans la commune de Guesling.

Le 217e Régiment d'Artillerie dans la Tourmente

La Fin de la Drôle de Guerre et le Choc du 10 Mai 1940

Le vendredi 10 mai 1940 marque le déclenchement de l’opération Fall Gelb (Plan Jaune) par les forces armées du Troisième Reich. À l’aube, la Wehrmacht viole simultanément la neutralité des Pays-Bas, de la Belgique et du Luxembourg, mettant fin à huit mois d’attente et d’escarmouches limitées. La surprise est totale à l’échelle du commandement allié, et les meilleures unités françaises et britanniques sont précipitamment envoyées vers le nord pour contrer l’offensive, tombant ainsi dans le piège stratégique tendu par le haut commandement allemand.

Sociologie et déploiement du 217e Régiment d'Artillerie

Le 217e Régiment d’Artillerie est une unité de formation et de mobilisation. Conformément à la doctrine de l’armée française de l’époque, les régiments dont la numérotation appartient à la série des 200 sont généralement des régiments d’artillerie lourde divisionnaire ou de corps d’armée, créés à la mobilisation par le dédoublement de régiments d’active.

Le recrutement de ces unités obéissait à une stricte logique territoriale. L’analyse des sources historiques et des éléments du dossier indique que le bassin de recrutement du 217e R.A. était profondément ancré dans le nord de la France, spécifiquement en Picardie. Des fiches matricules annexes mentionnent l’affectation au 217e R.A. de soldats passés par le bureau de recrutement de Compiègne, dans l’Oise. D’autres éléments du dossier confirment cette assise territoriale en pointant vers le bureau de recrutement de Laon, dans l’Aisne, et en recensant des soldats originaires de Chauny ou de Guise, également dans l’Aisne.

L'incohérence du 217e Régiment d'Artillerie

Le 217e R.A. n’a pris ses positions à Guesling que fin mai (autour du 29 mai), cela fait voler en éclats le socle même du dossier.C’est le 121 RAL qui était à Guessling le 10 mai 1940.

Le témoin très détaillé (de la 13e batterie) qui affirme avoir vu « Rogers » de la 14e batterie se faire éventrer le 10 mai au matin s’est donc trompé, ou a été mal retranscrit. Cela ouvre deux hypothèses :

  • Erreur de date : Le témoin relate un fait réel, mais s’est trompé de mois. La mort de ce soldat aurait eu lieu courant juin, pendant que le 217e R.A. était effectivement sur place et sous le feu avant de se replier.
  • Erreur d’unité : Le témoin et la victime appartenaient en réalité au 121e RAL (présent sous les bombardements du 10 mai). Lors des interrogatoires dans les stalags, la Croix-Rouge a pu mélanger les fiches et attribuer ce témoignage au 217e R.A., créant de toutes pièces la présence de ce régiment à Guesling dès le premier jour de l’offensive.

Autopsie de l'Incident de Guessling

La Fin de la Drôle de Guerre et le Choc du 10 Mai 1940

Le cœur factuel irréfutable de ce dossier repose sur un événement dramatique survenu le 10 mai 1940 à Guesling. Indépendamment des confusions patronymiques qui pollueront l’enquête administrative par la suite, la matérialité de la mort d’un artilleur ce jour-là est établie par deux témoignages concordants recueillis auprès de prisonniers de guerre.

Le récit le plus détaillé et le plus clinique émane d’un témoin oculaire, soldat affecté à la 13e Batterie, une unité sœur positionnée à proximité immédiate de la 14e Batterie. Ce témoignage décrit avec une précision glaçante les premiers instants de la guerre active sur le front mosellan. Le témoin explique qu’aux premières heures du 10 mai, la position a été soumise à des tirs. Un infirmier s’est présenté à son abri pour requérir l’assistance d’un volontaire afin de procéder au transport d’un blessé. Le témoin précise avoir suivi cet infirmier jusqu’à la position de la 14e Batterie où il a découvert la victime, un homme qu’il affirme très bien connaître et qu’il nomme « ROGERS ».

La description des blessures et des circonstances ne laisse aucune place au doute quant à la létalité de l’incident. La victime venait de recevoir un éclat d’obus qui lui avait ouvert la cavité abdominale, provoquant une éviscération massive. Le récit stipule que le soldat avait voulu sortir de la protection de son abri souterrain ou de sa sape pour évaluer la situation tactique en cours, s’exposant ainsi fatalement à la fragmentation des projectiles de l’artillerie allemande. Le témoin relate ensuite le brancardage immédiat vers le poste de secours régimentaire, mais conclut que la victime avait malheureusement cessé de vivre avant leur arrivée.

Un second témoignage vient étayer et compléter cette narration initiale. Bien que laconique et anonyme, il corrobore le lieu et la date, mais ajoute un détail géographique d’importance : le soldat aurait été « décédé à l’Hôpital de Dieuze ». La commune de Dieuze se trouvant à une vingtaine de kilomètres au sud de Guesling, cette information suggère deux hypothèses médico-militaires. Soit le décès est survenu lors du transport sanitaire motorisé vers l’arrière, soit l’homme est mort au poste de secours avancé mais son corps a été évacué vers la structure hospitalière ou l’ambulance chirurgicale de Dieuze pour l’enregistrement formel du décès et l’inhumation. Toutefois, dans le chaos absolu des premiers jours de l’invasion, aucun acte de décès officiel ne fut dressé et transmis à l’état civil central, créant le vide juridique qualifié de « Décès non notifié ».

L'Enquête dans l'univers des prisonniers de guerre

Témoignage de Roger FLEURY

Parmi ces témoignages invalides concernant le décès, celui de Roger Fleury : « Doit être originaire de Guise (Aisne) – accidenté le 16 juin 1940 à Bezange-la-Petite (Moselle) : nature de l’accident – est tombé d’un tas de paille dans une grange ; transporté de suite à l’ambulance de la batterie, a dû être évacué sur St. Dié. Cela je ne peux préciser ».

Il évoque un soldat Rogers accidenté le 16 juin, en précisant qu’il « doit être originaire de Guise (Aisne) ». Cette information corrobore la logique de recrutement régional du 217e R.A. par les bureaux de Laon et de Compiègne. Plus encore, Guise se situe à seulement une trentaine de kilomètres à l’est de Saint-Quentin, lieu de résidence de Madame Rousseaux, dont nous parlerons plus loin.

Témoignage de Henri DUBOIS

Le témoignage de Henri DUBOIS n’apporte aucun élément de contexte : « j’ai appris qu’il avait été tué, mais je ne puis vous donner de renseignements ».

Témoignage de COTREAUX H.

H. COTREAUX nous parle d’un « ROGER » qui aurait été vu pour la dernière fois au col de la Chipotte dans les Vosges, le 24 juin.

L’observation date de la veille de l’armistice, le 217ème RA s’est repliée dans les Vosges. Cela ne correspond pas à une mort à Guessling, et ne colle pas dans les dates.

Témoignage de Raymond GEOFFROY

Raymond GEOFFROY nous emmène sur la piste de ROGERS Maurice, originaire de Paris, 14e Bie.

Il a été croisé au Centre d’accueil de Vesoul de retour de permission de convalescence. A été vu le 12 juin 1940, ce qui est incompatible, car plus d’un mois après les événements supposés de Guessling.

Les autres pistes explorées

La piste ROGERS Maurice

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Une demande est formulée par le biais de cartes interzones (les seuls moyens de communication autorisés entre la zone occupée et la zone libre) pour retrouver la trace de Maurice Rogers. Les demandeurs pensent alors qu’il a été affecté à la 14e batterie du 217° Régiment d’Artillerie (R.A.).

Les réponses renvoyées par le Bureau Liquidateur Principal d’Artillerie de Toulouse (lettres du 17 juin 1942 et du 2 février 1943) sont catégoriques : Maurice Rogers est inconnu des registres. Les recherches effectuées au fichier de l’ex-dépôt n°2 et sur les contrôles spécifiques de la 14e batterie n’ont donné aucun résultat.

Extrait de la pièce administrative (Toulouse, 2 février 1943) : « Les nouvelles recherches effectuées au fichier de l’ex-dépôt 2 n’ont pas permis d’identifier le nommé ROGERS Maurice. L’intéressé ne figure pas sur les contrôles de la 14° batterie du 217° R.A. » (Signé : L’Adjoint Administratif Carlin, Chef de la Section Artillerie)

La piste ROGER Albert

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Le Bureau Liquidateur de Toulouse identifie dès le mois de juin 1942 une piste alternative très proche géographiquement et nominativement. Un certain ROGER Albert , de la classe 1931, matricule 319 au recrutement de Laon, est quant à lui parfaitement répertorié. Né le 16 janvier 1911 à Monceau-le-Waast (Aisne), il résidait avant-guerre au 37, rue des Navoirs à Chauny.

Le 24 février 1943, le Maire de Chauny écrit au Secrétaire Général aux anciens combattants à Paris pour clarifier la situation après avoir interrogé l’épouse d’Albert.

Lettre du Maire de Chauny (24 février 1943) : « […] le militaire ROGER Alfred Albert, ayant appartenu au 217° RAD et domicilié à Chauny 37 Rue des Navoirs, est actuellement prisonnier en Allemagne : Stalag V.A. No 20.571.. Nous avons demandé à Mme Roger […] si elle avait eu, par les dires de son mari, connaissance d’un autre Roger, soldat lui aussi au 217° RAD et qui aurait été tué au cours de la campagne. Elle nous a simplement déclaré qu’elle savait par son mari, que de nombreux homonymes, non parents, existaient au 217° RAD… »

L'État civil de Guessling

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Puisque les archives militaires françaises étaient muettes ou inopérantes, l’ultime recours de l’État consistait à interroger l’état civil du lieu présumé du décès pour obtenir un acte probant.

Le 8 janvier 1943, le Service Central de l’État-Civil, des Successions et des Sépultures Militaires tente d’entrer en contact avec la municipalité de Guessling pour s’enquérir du décès et d’une éventuelle succession. La réponse, renvoyée directement sur le document français avec un cachet nazi et rédigée en allemand, est datée du 18 mai 1943. Elle émane du Standesamt (bureau d’état civil) de Tetlingen, nom germanisé de la commune.

Le fonctionnaire de l’administration d’occupation écrit : »Der Tag, die Ursache und die Umstände des Todes des Rogers sind hier nicht bekannt und auch nicht festgestellt. Der Sterbefall des Rogers ist hier nicht beurkundet. Die Anschrift der Familie des Rogers ist nicht bekannt. » 

Cette fin de non-recevoir (traduisible par : « La date, la cause et les circonstances de la mort de Rogers ne sont pas connues ici. Le décès n’est pas enregistré. L’adresse de la famille n’est pas connue ») illustre toute la cruauté de l’annexion de facto de l’Alsace-Moselle. Intégrée au Chef der Zivilverwaltung-Gebiet Lothringen sous la férule du Gauleiter Josef Bürckel, la Moselle a été purgée de son administration française. Les autorités allemandes locales se refusaient catégoriquement à coopérer avec le régime de Vichy pour régulariser le statut des soldats français tombés en 1940. Ils n’avaient procédé à aucune exhumation ou vérification des tombes de fortune creusées à la hâte lors des combats. Pour le Standesamt de Tetlingen, ce militaire français n’avait aucune existence légale. C’est cette conjonction de la perte des archives militaires et de l’obstruction délibérée de l’administration nazie qui a contraint la France à clôturer ce dossier sous la mention évasive et non résolue de « Décès non notifié » à la fin de l’année 1943.

L'absence dans les registres du Lieutenant Robardet

Nous avons consulté les relevés du lieutenant Robardet. Cet officier français, fait prisonnier, a accompli un travail titanesque et exceptionnel avec une équipe de volontaires à partir de 1942.

Avec l’accord des Allemands, il a parcouru le champ de bataille pour identifier, regrouper et donner une sépulture digne à plus de 2500 soldats morts en 1939-1940 dans cette zone (dont de nombreux Polonais tombés vers Dieuze et Lagarde).

Le fait que « Rogers » n’apparaisse ni dans les carnets si méticuleux de Robardet, ni sur la base Sépultures de Guerre, confirme que ce soldat sous ce patronyme précis n’existe légalement et physiquement nulle part. 

La piste de Dieuze

Dans le dossier AC 21P132828, une fiche indique de manière laconique : « Blessé à Guesling, décédé à l’Hôpital de Dieuze ».

En se plongeant dans l’état civil de Dieuze, on identifie un soldat « Rog Antoni », mort le 07/06/1940.Les patronymes « Rog », « Roger » et « Rogers » sont phonétiquement et visuellement très proches.

Toutefois, ce sergent-chef Antoni Rog ne peut pas être le soldat du 217e R.A. tué le 10 mai. Les divergences sont trop importantes :

  • Le 7 juin correspond à la deuxième phase de l’offensive allemande (la bataille de France), tandis que l’incident de Guesling a eu lieu le 10 mai au matin (l’attaque initiale).
  • Le grade et l’unité : Les témoins directs de Guesling parlent bien d’un soldat de 2e classe appartenant au 217e Régiment d’Artillerie.

Enfin, il est fort probable que le sous-officier polonais Antoni Rog ait été identifié précisément grâce au travail du commando de Robardet.

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La genèse du dossier administratif

Si un homme est effectivement mort à Guesling, la manière dont son cas a été exhumé par l’administration des années plus tard constitue la clé de voûte de cette recherche. Le dossier n’a pas été ouvert suite à la découverte d’un corps ou à un rapport de l’armée française, mais en réponse à l’angoisse d’une famille restée sans nouvelles.

Le point de départ de l’investigation est une lettre datée du 19 février 1942, expédiée depuis le Palais du Conseil-Général à Genève par l’Agence Centrale des Prisonniers de Guerre (ACPG), un organe du Comité International de la Croix-Rouge (CICR).

Ce courrier, signé par Jacques Chenevière, membre éminent du Comité, est adressé à une civile française : Madame Vve. ROUSSEAUX, résidant au 34 Boulevard Victor Hugo à Saint-Quentin, dans le département de l’Aisne. Le texte indique sans équivoque que le CICR répond à une demande de renseignements formulée par cette dame concernant le sort du « Soldat ROGERS, 217e R.A.D. ».

On voit l’inscription manuscrite de Mme ROUSSEAUX : « Il y a erreur, j’ai recherché mon Fils ROUSSEAUX Roger, lequel est prisonnier de guerre en Allemagne et non le soldat Rogers« .

Nous n’avons pas le courrier original de Mme ROUSSEAUX, mais celui-ci a probablement conduit à la recherche d’un « ROGERS », qui très vite, à conduit à identifier un soldat mort à Guessling.

Conclusion

L’étude de la pièce AC 21P 132828 , soutenue par la contextualisation historique du 217e R.A. et de la campagne de 1940 , permet d’arrêter les conclusions suivantes :

  • Le dossier ne documente pas le parcours d’un seul homme, mais compile les destins épars de trois à quatre artilleurs du 217e R.A. porteurs du patronyme Roger ou Rogers.
  • L’investigation administrative menée sous l’Occupation a été compromise dès son origine par le processus de recueil de données du CICR et s’est heurtée à l’imperméabilité politique de la Moselle annexée.
  • La mort au combat d’un de ces artilleurs le 10 mai 1940 à Guessling n’est un fait historique avéré, ce document ne nous permet pas restituer formellement son identité civile.
  • Deux témoignages évoquent (ou admettent) l’existence d’un incident à Guessling-Hémering, sans être d’accord sur le lieu de décès du soldat.
  • Le 217e R.A. n’était pas positionné à Guessling le 10 mai 1940, seulement à partir de juin.
  • L’origine de la recherche, émanant de Madame Rousseaux, est fort probablement déconnectée du décès de Guessling. Elle visait son fils Roger Rousseaux.

L’hypothèse la plus probable est que le soldat ROGERS, décédé à Guessling le 10 mai 1940, n’a jamais existé. 

Origines des recherches

Articles rédigés grâces aux archives du Service Historique de la Défense, aux photos de Généanet, aux archives départementales de la Moselle, aux recherches de Philippes COMBAS pour l’association d’histoire de Guessling-Hémering ainsi qu’aux recherches complémentaires et contextuelles menées par Jean-Francois LEGREE.

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