Nicolas LALOUETTE : destin, ombres et vérités de sous l'Aigle Impérial
Au crépuscule de l’année 1812, alors que l’Empire napoléonien vacillait sous les glaces de Russie et que la Grande Armée entamait sa tragique retraite, une autre histoire s’écrivait dans les registres de la Moselle.
C’est là, dans le paysage austère de l’Est de la France, que le destin s’empara d’un jeune homme de dix-neuf ans nommé Nicolas Lalouette. De sa naissance dans un village bilingue à sa disparition, le parcours de ce soldat de l’Empire révèle les drames intimes d’une lignée de Moselle.
Jean Nicolas Lalouette : de l'auberge du roi au sentier de la mort
Pour comprendre le destin du jeune conscrit, il faut d’abord tourner les yeux vers le patriarche, Jean Nicolas Lalouette. Né sous le règne de Louis XV, le 13 septembre 1756 à Vaudoncourt, cet homme incarna toute la complexité et les bouleversements de son siècle.
Avant que le fracas de la Révolution ne balayât les lys, Jean Nicolas s’était établi comme un sujet d’importance : en 1787, il était à la fois boulanger et cabaretier employé du Roi. Mais l’homme possédait d’autres secrets. Il pratiquait avec passion l’art de soigner et de châtrer les bêtes, se déclarant lors de son second mariage à Guessling comme « Chartreux de Guessling, artiste vétérinaire ».
La mort de ce père fut naturelle, mais à l’image de son époque : solitaire, brutale et enveloppée des brumes de la guerre. Le 17 février 1814, alors que la campagne de France faisait rage et que les Cosaques et les armées coalisées franchissaient la Moselle pour envahir la patrie, le vieux praticien s’éteignit. On retrouva son corps inanimé, gisant sur le ban de Mainvillers, juste à côté d’un sentier pierreux qui mène au village de Many.
L'appel de la Patrie : la conscription et le piège de l'an 1813
D’après le registre Nicolas Lalouette est né le 11 novembre 1793 à Guessling. Il est peu probable qu’il soit effectivement né à Guessling, sa famille vivant à Longeville-lès-Saint-Avold à l’époque. Cependant, aucune trace de sa naissance n’est trouvée ni à Guessling, ni à Longeville-lès-Saint Avold.
Pour le jeune fils du premier lit, l’entrée sous les drapeaux ne fut point le fruit d’une romanesque quête de gloire, mais le résultat d’une implacable fatalité bureaucratique : la conscription.
Établi sous le Consulat, ce système reposait sur le tirage au sort des jeunes gens d’une même « classe », c’est-à-dire l’année de leurs vingt ans. Réunis au chef-lieu du canton, les conscrits tiraient un numéro d’une urne ; les plus bas numéros désignaient ceux qui devaient marcher.
D’après les mentions consignées dans son registre matricule, l’individu présente un profil physique robuste et régulier, à commencer par une taille de 1,70 mètre qui le situe nettement au-dessus de la moyenne des soldats de l’époque (alors comprise entre 1,62 m et 1,65 m), révélant ainsi une excellente constitution.
Son visage ovale au front ouvert s’articule autour de traits harmonieux. Le registre note également des yeux gris, un regard clair précieusement répertorié par l’administration militaire pour l’identification, ainsi qu’un nez épaté qui constitue son principal détail morphologique saillant. Sa bouche moyenne, son menton rond et ses cheveux et sourcils châtains complètent ce signalement très équilibré.
Enfin, l’absence de toute marque particulière ou cicatrice indique qu’il a été préservé des affections courantes de la jeunesse, comme la variole, ou de blessures antérieures majeures.
Du dépôt au front : le service au seing du 30e de ligne
La trajectoire militaire de Nicolas Lalouette au sein du régiment s’articule autour de deux affectations distinctes portées sur son feuillet matricule : la mention « 1er du 5e » puis celle de « 4e du 2e ». Ces abréviations laconiques racontent la réalité de l’organisation militaire sous l’Empire.
Lors de son arrivée au corps le 25 novembre 1812, Nicolas fut d’abord versé dans la 1ère compagnie du 5e bataillon. Dans l’infanterie de ligne, le 5e bataillon était invariablement le bataillon de dépôt. Ce bataillon ne montait jamais au feu ; il restait à l’arrière, dans sa garnison de Metz, pour recevoir les recrues, les habiller, les équiper et leur enseigner rudement le maniement du fusil.
Une fois cette instruction sommaire achevée en quelques semaines, Lalouette fut jugé apte à rejoindre un bataillon de guerre en campagne. Il fut alors transféré à la 4e compagnie du 2e bataillon du 30e de ligne.
Ce transfert coïncide avec le mouvement général des renforts envoyés vers l’Oder au début de l’année 1813 pour tenter d’endiguer la marée russo-prussienne.
Le 30e de ligne, sous les ordres de ses officiers, dut manœuvrer dans des conditions climatiques effroyables, au milieu d’une armée en pleine déliquescence logistique. Les jeunes conscrits de la classe 1813, surnommés plus tard les « Marie-Louise », durent suppléer par leur courage le manque flagrant d’expérience et de ressources.
L'enfer des fortresses : le siège de Custrin et la fin du soldat
Au début de l’année 1813, la retraite de la Grande Armée força les troupes françaises à s’enfermer dans plusieurs places fortes de l’Est pour ralentir l’ennemi. Le 2e bataillon du 30e de ligne fut en partie jeté dans la défense de la forteresse de Custrin (Küstrin), un verrou fortifié situé au confluent stratégique de l’Oder et de la Warthe. C’est là que le destin du jeune soldat Lalouette allait basculer dans l’ombre.
Dès le mois de février 1813, la place de Custrin fut investie et bloquée par les forces russes. Sous le commandement du général Fornier d’Albe, la garnison commença un siège éprouvant qui allait durer treize longs mois. Si les remparts protégeaient les soldats des boulets coalisés, ils ne purent rien contre un ennemi bien plus redoutable : le typhus et les fièvres de blocus. L’insalubrité, le froid polaire de cet hiver sur l’Oder et le manque cruel de vivres transformèrent rapidement l’hôpital militaire de la forteresse en un immense mouroir.
La fiche de Nicolas Lalouette porte la marque de cette tragédie collective : « A l’hôpital de… le 11 février 1813 ». Le nom de la ville est laissé en blanc par le secrétaire du régiment, indice du désordre qui régnait alors dans les services de santé de l’armée en retraite. Moins de trois mois après son entrée au service, le conscrit mosellan s’écroulait, vaincu par la maladie.
La conclusion de son dossier militaire est tout aussi laconique : « Rayé le 31 Xbre [décembre] suivant ». Cette radiation des contrôles au dernier jour de l’année 1813 était la procédure standard pour les milliers de soldats disparus dans les hôpitaux de campagne ou capturés par l’ennemi sans que leur acte de décès n’ait pu être transmis au dépôt du régiment. Pour l’administration impériale, le soldat Lalouette cessait d’exister, rayé d’un simple trait de plume de l’effectif des vivants.
L'autre Nicolas : la malédiction d'Alger
Comme si la Parque s’acharnait sur cette maison, le drame des Lalouette ne s’arrêta point aux remparts de Custrin. Du second mariage de Jean Nicolas Lalouette avec Catherine Gribout naquit, le 7 octobre 1811 à Guessling, un autre fils. On lui donna le même prénom : Nicolas. L’enfant grandit dans l’ombre de ce grand frère disparu par-delà les frontières de l’Est, dont on n’avait plus jamais reçu de nouvelles.
Devenu homme, le second Nicolas embrassa lui aussi la carrière des armes. Mais ce n’était plus pour l’Empereur qu’il allait verser son sang ; c’était sous le règne de Louis-Philippe, alors que la France tournait ses regards conquérants vers les rivages de la Régence d’Alger. Il s’engagea comme chasseur au sein du prestigieux 2ème régiment de chasseurs d’Afrique.
Destiné à chevaucher dans la poussière et la chaleur des plaines africaines, le jeune chasseur de Guessling franchit la Méditerranée. Mais là-bas, sous le soleil de plomb de la province d’Oran, le même destin funeste l’attendait. Le 6 novembre 1837, à l’âge de vingt-six ans seulement, Nicolas Lalouette rendit son dernier soupir à l’hôpital militaire de Mostaganem. À l’instar de son frère aîné mort probablement dans les glaces du Nord, ce ne fut point le fer de l’ennemi qui trancha ses jours, mais un fléau invisible et implacable : une gastro-colite chronique qui décimait alors les rangs de l’armée d’Afrique.
Vingt-quatre ans après le premier, le second Nicolas fermait les yeux dans un lit d’hôpital militaire, loin des siens, achevant d’inscrire le nom des Lalouette au livre d’or des sacrifices de la patrie.
L'énigme du "Chartreux" : une bévue administrative
Au-delà de ces fins tragiques, l’histoire des Lalouette recèle une singularité linguistique qui a longtemps égaré les historiens de la famille. Sur le registre d’incorporation du soldat de 1812, sous la rubrique « Profession », le greffier militaire a inscrit d’une écriture soignée le mot : « Chartreux ». De même, les documents d’état civil du père le désignent comme « chartreux, artiste, vétérinaire » ou « Chartreux de Guessling ».
Une telle mention relève de l’absurdité historique et religieuse. L’Ordre des Chartreux est l’un des ordres monastiques les plus austères de la chrétienté, astreint au silence perpétuel, à la clôture stricte et au célibat le plus rigoureux. Qu’un moine chartreux ait pu tenir cabaret, cuire le pain du Roi, contracter deux mariages successifs et engendrer une nombreuse descendance de soldats relève de la pure impossibilité canonique !
La vérité appartient à l’histoire de la linguistique et de l’administration des confins de l’Est. Le mot « Chartreux » est ici une double corruption phonétique et administrative de la profession de châtreur (ou hongreur d’animaux).
Dans les villages bilingues de la Moselle comme Guessling, le châtreur de bétail (nommé sauschneider en dialecte lorrain) était un personnage central de l’économie rurale. Sa tâche consistait à castrer les chevaux, les taureaux et les porcs pour faciliter leur engraissement et améliorer la qualité de leur chair.
Lors de la rédaction des actes par des secrétaires francophones peu familiers des accents locaux, la prononciation germanisée ou patoisante du mot « châtreur » fut transcrite phonétiquement par le mot « chartreux », plus noble et plus familier à l’oreille du scribe.
Le père de Nicolas, Jean Nicolas, était un praticien habile qui cumulait cette activité de châtreur avec celle d’« artiste vétérinaire ». Sous l’Ancien Régime, cette appellation désignait les maréchaux-ferrants et les soignants empiriques qui traitaient les maladies des bêtes sans posséder de diplôme officiel des écoles vétérinaires de Lyon ou d’Alfort.
Un autre indice de ces glissements linguistiques se trouve dans le nom même de la mère de Nicolas. Le registre de l’armée la nomme « margueritte Vilam ». Or, l’état civil de Longeville-lès-Saint-Avold révèle qu’il s’agit en réalité de Marguerite Wilhelm, un patronyme germanique que l’oreille française du secrétaire militaire a transcrit phonétiquement en « Vilam ».
Le destin des frères Lalouette
Les frères Lalouette s’en sont allés ainsi, emportant avec eux le grand secret de leur vie de labeur. Soldats de fortune malgré eux, jetés dans les tourmentes de l’Empire et de la conquête d’Afrique, ils ne laissèrent derrière eux que des noms gravés sur des registres jaunis, deux tombes anonymes au bord de l’Oder et sous le soleil d’Algérie, et cette étrange légende d’un châtreur de Moselle travesti pour l’éternité en moine de Saint Bruno.
