Les mardelles de la forêt de Guessling-Hémering et du Bischwald

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Qu’est-ce qu’une mardelle ?

Les mardelles sont de petites dépressions circulaires, souvent remplies d’eau, que l’on trouve dans la forêt de Guessling-Hémering et la plaine du Bischwald. Géologiquement, une mardelle s’apparente à une doline argileuse imperméable qui retient l’eau de pluie. Ces trous d’eau mesurent généralement entre 10 et 30 m de diamètre pour 2 à 5 m de profondeur. On en recense un grand nombre dans ce secteur : la plaine du Bischwald compte près de 300 mardelles au total, représentant environ 11 hectares de zones humides dispersées. Elles parsèment aussi bien le milieu forestier que les prairies ouvertes en bordure de forêt. Sur le terrain, elles se manifestent comme de petites mares rondes, temporaires ou permanentes selon la saison.

Origines géologiques et historiques

L’origine des mardelles a fait l’objet de débats entre historiens et géologues. Autrefois, certains ont émis l’hypothèse qu’il s’agissait de vestiges d’anciennes habitations celtiques ou gallo-romaines, des sortes de maisons semi-enterrées aujourd’hui effondrées et remplies d’eau. En effet, le terme « mardelle » a pu désigner un « fond de cabane » très ancien rempli d’eau et assimilé à une mare. Ces « maisons » rudimentaires auraient consisté en un grand trou surmonté d’un toit en bois, dont il ne resterait plus que la cuvette.

Cependant, les scientifiques privilégient aujourd’hui une origine naturelle pour expliquer ces dépressions. La thèse retenue est celle d’un phénomène karstique local : la dissolution de roches sous-jacentes (notamment des dolomies du Trias dans ce secteur) aurait provoqué des affaissements du sol en surface. Alternativement, dans d’autres régions, on évoque une formation périglaciaire, par la fonte d’un bloc de glace enterré à la fin de la dernière glaciation. Quelle que soit leur genèse exacte, ces cuvettes existent depuis des millénaires. L’aspect mystérieux de ces « trous sans fond » au milieu des bois a d’ailleurs alimenté l’imagination populaire aussi bien que les théories savantes.

La légende de la Mare aux Cloches et le patrimoine local

Mardelle aux cloches

Parmi les mardelles de la forêt de Guessling, l’une d’elles est connue sous le nom évocateur de « Mare aux Cloches » (Clocke Märtel en dialecte local). Selon la légende, les cloches de l’église de Guessling y auraient été cachées et reposeraient au fond de cette mare boueuse.

On raconte que lors de périodes troublées, peut-être pendant une guerre, les villageois auraient immergé les cloches dans la mardelle pour les soustraire à l’ennemi. Depuis, elles seraient ensablées au fond, donnant cette marre son appellation. 

Toutes les recherches menées par l’association ne permettent pas de confirmer cette légende.

A la découverte des mardelles

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En dehors de ce mythe, les mardelles font partie du patrimoine naturel de la région et suscitent la curiosité. Un sentier de randonnée intitulé « À la découverte des mardelles » a même été aménagé dans le bois de Guessling, permettant aux promeneurs d’observer plusieurs de ces dépressions et de découvrir leur histoire. De plus, une certaine aura de mystère entoure les mardelles en raison de leur dangerosité : leur fond gorgé d’eau forme des sables mouvants, si bien que l’on conseille de ne pas s’en approcher de trop près. Longtemps méconnues, entre légende des cloches englouties et hypothèses celtiques, les mardelles occupent aujourd’hui une place à la fois culturelle et scientifique dans la région.

Une biodiversité riche et spécifique

Les mardelles abritent un écosystème particulier au sein de la forêt et des plaines. Leur caractère humide et leur relatif isolement en font des refuges pour de nombreuses espèces animales et végétales, dont certaines sont rares ou protégées. On y trouve notamment :

  • Amphibiens : Pas moins de 14 espèces d’amphibiens et reptiles protégés au niveau national ont été recensées autour des mardelles du Bischwald. Ces mares servent de zone de reproduction pour des grenouilles et crapauds, et d’habitat pour des tritons. Cinq espèces d’amphibiens d’intérêt communautaire y sont présentes, comme la Rainette arboricole (grenouille verte arboricole), la Grenouille agile, le Pélobate brun (crapaud à pieds creusants) ou encore le Triton crêté. Ce dernier, espèce phare classée en annexe II de la directive Habitats, trouve dans les mardelles un milieu idéal pour sa reproduction. La richesse en amphibiens est un indicateur de la qualité écologique de ces mares forestières.

  • Reptiles : Quelques reptiles semi-aquatiques fréquentent également ces milieux humides. Par exemple, on observe la Couleuvre à collier (Natrix natrix), un serpent inoffensif amateur de points d’eau, qui vient chasser grenouilles et têtards. Les prairies et lisières attenantes aux mardelles abritent aussi des lézards et orvets, profitant de la mosaïque de milieux. La présence conjointe d’amphibiens en abondance offre une source de nourriture attirante pour ces reptiles, ce qui renforce l’importance des mardelles pour la faune locale.

  • Insectes aquatiques (odonates) : Les petites mares du Bischwald hébergent une multitude d’insectes, en particulier des libellules et demoiselles. Une étude a révélé la présence de 28 espèces d’odonates rien que sur ce site, soit la moitié des espèces de libellules connues en Lorraine. Parmi elles figurent des espèces rares ou peu communes, par exemple le Leste des bois (Lestes dryas), l’Agrion mignon (Coenagrion scitulum) ou le Sympétrum à ailes jaunes (Sympetrum flaveolum), toutes trois considérées comme rares régionalement. Ces insectes trouvent dans les eaux calmes des mardelles un lieu de ponte et de chasse protégé des prédateurs, et leur abondance attire à son tour d’autres maillons de la chaîne alimentaire (oiseaux insectivores, chauves-souris, etc.).

  • Flore hygrophile : Les berges et l’intérieur des mardelles abritent une flore spécialisée des milieux humides. On y voit pousser des iris jaunes (Iris des marais) – d’où le surnom de « mardelle aux Iris » donné à l’une d’elles – ainsi que diverses plantes aquatiques et de zones humides. Sur les mardelles en milieu ouvert, la végétation colonisatrice inclut notamment des saules et autres arbustes hygrophiles qui s’implantent dans la cuvette. La présence de cette végétation rivulaire contribue à stabiliser les berges et offre des abris à la faune. Le fond des mares, riche en matière organique, héberge également des algues, des lentilles d’eau et des invertébrés aquatiques (larves d’insectes, crustacés d’eau douce, etc.), constituant un écosystème en miniature.

  • Oiseaux et mammifères : Bien que de petite taille, ces points d’eau jouent un rôle pour l’avifaune locale et de passage. Des oiseaux d’eau peuvent y trouver gîte et couvert : on a observé des hérons, des cigognes blanches et des grandes aigrettes venant se nourrir dans les mardelles, qui leur servent de petites zones de nourrissage satellites autour de l’étang principal du Bischwald. Des canards de surface (comme la Sarcelle d’hiver ou le Canard souchet) apprécient également ces mares lorsque leur taille le permet. Par ailleurs, les mardelles fournissent une source d’eau appréciée de nombreux mammifères de la forêt. Les cerfs, chevreuils et sangliers viennent s’y abreuver ou s’y baigner. En été, ces mares peuvent devenir la bauge favorite des sangliers, qui s’y vautrent volontiers pour se rafraîchir et se débarrasser des parasites – d’où le nom de « mardelle aux sangliers » donné à l’une d’elles. Enfin, les lisières humides autour des mardelles abondent en insectes, ce qui attire des chauves-souris insectivores à la nuit tombée. L’ensemble de cette biodiversité fait des mardelles de véritables points chauds écologiques au sein de la plaine du Bischwald.

Un rôle écologique

Bien au-delà de leur attrait pittoresque, les mardelles rendent de nombreux services écologiques. Elles constituent d’abord des zones humides miniatures disséminées dans le paysage, contribuant ainsi à la mosaïque d’habitats de la plaine du Bischwald. Même si elles ne représentent qu’une petite fraction de la surface du territoire, leur apport pour la biodiversité est disproportionné : ces mares offrent des conditions de vie spécifiques, absentes ailleurs, et augmentent donc la diversité globale des écosystèmes locaux.

Les mardelles jouent notamment un rôle clé pour la reproduction des amphibiens. Beaucoup d’espèces de batraciens ont besoin de plusieurs points d’eau rapprochés pour prospérer, surtout en milieu forestier. Un réseau dense de mares permet aux populations de se connecter entre elles et d’éviter l’isolement génétique. D’après les experts, une densité de 4 à 8 mares par km² dans un paysage offrant aussi des zones boisées constitue un optimum pour la survie du Triton crêté et d’autres espèces d’amphibiens exigeantes. Les mardelles du Bischwald remplissent en partie ce rôle : en servant de « stations-relais » pour la faune aquatique, elles assurent la continuité écologique entre les grands étangs, les marais et la forêt environnante.

Ces petites mares sont également précieuses pour les oiseaux migrateurs. En période de migration ou en été sec, les mardelles offrent des points d’eau temporaires où les oiseaux peuvent s’arrêter pour se reposer et s’alimenter. On a pu constater qu’elles servent d’escales vitales pour de nombreux migrateurs, ainsi que de sites de nourrissage pour les nicheurs locaux. Par exemple, sur la plaine du Bischwald, la Cigogne blanche, le Héron cendré ou la Grande Aigrette exploitent ces maigres plans d’eau pour y trouver grenouilles, têtards, insectes aquatiques et autres proies. Ainsi, malgré leur modeste taille, les mardelles complètent le rôle des grands étangs et marais, en multipliant les lieux favorables à la faune. Le réseau de mardelles et de zones humides associé concourt indéniablement à la richesse faunistique du secteur, si bien que le maintien de ces milieux apparaît très important pour la conservation de l’écosystème local.

Par ailleurs, les mardelles contribuent à la régulation hydrologique locale. En captant les eaux de pluie et de ruissellement, elles fonctionnent comme des éponges naturelles qui retardent l’écoulement de l’eau. Cela peut aider à limiter les inondations ponctuelles en période de fortes pluies, tout en soutenant la nappe phréatique par une infiltration lente (lorsque le substrat le permet). En été, l’eau stockée dans les mardelles s’évapore et maintient une certaine humidité atmosphérique dans les sous-bois, ce qui bénéficie à la végétation environnante et peut atténuer localement la sécheresse. De plus, en offrant aux animaux un point d’eau accessible, elles réduisent leurs déplacements, ce qui peut diminuer le piétinement d’autres zones sensibles. On voit donc que ces micro-zones humides remplissent de multiples fonctions écologiques, en étant à la fois réservoirs de biodiversité et réservoirs d’eau dans le paysage.

État de conservation et actions de préservation

Malheureusement, les mardelles ont subi au fil du temps diverses pressions humaines qui ont affecté leur nombre et leur état. Historiquement, beaucoup de mardelles situées en milieu agricole ont été comblées par l’homme pour agrandir les parcelles cultivables ou éliminer des zones marécageuses jugées improductives. Dans la plaine du Bischwald, on estimait qu’environ 400 mardelles existaient vers la fin du XXe siècle.

Or, en 2004 il n’en restait plus que 251, ce qui signifie que 34 % des dépressions initiales avaient disparu en l’espace d’une trentaine d’années. Pas moins de 127 mardelles (principalement celles en milieu agricole, soit 72 % des pertes) ont ainsi été comblées par les agriculteurs en un quart de siècle. Cette érosion du patrimoine naturel est considérable. Les mardelles forestières, quant à elles, ont mieux résisté, protégées des remembrements agricoles, on en retrouve encore un grand nombre dans le bois communal de Guessling-Hémering.

Néanmoins, même en forêt, certaines mares ont pu souffrir d’envasement naturel ou d’autres dégradations (par exemple, piétinement intensif des berges par le bétail en pâture à proximité, chasse à courre traversant les points d’eau, etc.).

Conscientes de la valeur écologique de ces milieux, les autorités et associations locales ont engagé des efforts pour préserver les mardelles restantes. La forêt de Guessling-Hémering et la plaine du Bischwald sont désormais intégrées dans le réseau Natura 2000 (Zone de Protection Spéciale « Plaine et étang du Bischwald »), ce qui implique un plan de gestion orienté vers la conservation de la biodiversité.

L’un des objectifs fixés par le Document d’Objectifs Natura 2000 est explicitement de préserver le réseau de mardelles existant. Concrètement, cela passe par la protection des mares actuelles (par exemple en empêchant leur drainage ou remblais futurs, et en limitant le piétinement des berges par les bovins), ainsi que par des actions de restauration.

Il est en effet recommandé de recreuser ou curer certaines mardelles partiellement comblées afin de leur redonner une profondeur suffisante, et même de créer de nouvelles mares dans les zones où elles ont disparu, de façon à compenser en partie les pertes passées. Ces mesures visent à retrouver un maillage cohérent de zones humides sur le territoire, au bénéfice des espèces inféodées à ces habitats. La préservation des mardelles contribue en outre à protéger toute une série d’espèces d’intérêt communautaire (amphibiens, odonates, oiseaux, chauves-souris…), ce qui renforce la légitimité de ces actions.

En parallèle, des initiatives locales voient le jour pour valoriser et sauvegarder ces mares remarquables. Des associations naturalistes et des collectivités se mobilisent pour sensibiliser le public et assurer un suivi de ces milieux. Par exemple, en avril 2022, les communes et associations environnementales de la région ont organisé les « Journées Mares et Mardelles de la plaine du Bischwald » : un week-end d’animations à Guessling-Hémering comprenant des expositions photos nature, des sorties de terrain et une conférence dédiée aux mardelles, présentée par un expert botaniste de l’association Floraine.

Ce type d’événement permet de faire découvrir au grand public la richesse écologique des mardelles et l’importance de les protéger. Il s’accompagne souvent de conseils pratiques aux agriculteurs et aux forestiers pour une gestion compatible avec la conservation de ces micro-zones humides (par exemple, maintenir une végétation autour des mares, éviter de les combler, etc.).

Enfin, un travail de recensement et de suivi scientifique est mené par des organismes comme le CEN Lorraine (Conservatoire d’Espaces Naturels) et la LPO, afin d’évaluer l’état de conservation des mardelles. Ces acteurs identifient les mares prioritaires à restaurer, suivent l’évolution des populations d’amphibiens d’année en année, et veillent à l’application des mesures de protection. Grâce à ces efforts combinés, réglementaires, techniques et éducatifs, les mardelles de Guessling-Hémering et du Bischwald bénéficient d’une attention accrue. Leur sauvegarde est désormais considérée comme un enjeu écologique local.

Préserver ces petites mares, c’est conserver les trésors vivants qu’elles abritent, maintenir la mémoire des paysages anciens et continuer d’écrire la fascinante histoire naturelle et culturelle de la plaine du Bischwald pour les générations futures.

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